Le blog d'Action Française - Reims. Articles de l'AF et des restes du monde...
l'Acropole : Arnauld de Tocquesaint, vous êtes essayiste et historien. Comment vous est venue la passion pour l’histoire ?
Arnaud de Tocquesaint : Ma passion pour l’histoire n’a pas pris le chemin de l’idéologie — marxiste ou libérale — qui l'a si souvent maltraitée ; elle est née de l’amour simple pour la France, pour sa glèbe féconde, pour ses paysages façonnés par les millénaires et qui ont inspiré à Charles Péguy ces vers mémorables :
Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l’océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape.
[…]
Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre
Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux.
Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux
Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.
C’est tout naturellement que j’ai voulu connaître l’histoire des hommes et des femmes qui, au prix de leur sueur ou de leur sang, ont bâti la France. Comment être d’un pays sans en connaître et sans en aimer l’histoire ? Comment se dire de France sans être en communion avec son passé ? Et, de proche en proche, parce que la France est une puissance mondiale à vocation universelle, je me suis intéressé à l’histoire d’autres pays et d’autres continents. Je suis toujours admiratif des peuples pétris d’histoire ; ce sont toujours des peuples libres car les racines donnent aussi des ailes.
l'A : Vous publiez un essai, On achève bien les Français. Détruire une nation : mode d’emploi, dans lequel vous dénoncez — avec courage — les responsables de l’abaissement du pays et, pire, de l’élimination programmée de la nation française en tant que telle. Qui sont ces responsables ?
AT : C’est très difficile à dire en quelques lignes puisqu’il m’a fallu tout un livre pour démonter, point par point, l’entreprise de sape qui est effectivement à l’œuvre dans ce pays depuis quarante ans et qui, aujourd’hui, touche au but. En résumé, on peut dire qu’il y a des Français qui n’aiment pas la France parce qu’ils ne s’aiment pas eux-mêmes. Il est d’ailleurs malaisé de faire la part de ce qui relève d’une névrose obsessionnelle et ce qui relève d’un projet politique sciemment élaboré. En revanche, il est clair que ces gens tirent les ficelles du renoncement, prélude à l’anéantissement. Dans son roman prémonitoire1, Jean Raspail, appelle cette clique aux mille visages la Bête : Soixante-huitards, syndicalistes d’extrême gauche, catholiques repentants, écolo-gauchistes, antiracistes, droit-de-l’hommistes, internationalistes, tiers-mondistes et bobos bien-pensants… Par commodité, je les ai appelés antinationaux car, au-delà de leurs boutiques et fonds de commerce, c’est bien la haine de la nation française qui les unit d’abord. Ils sont peut-être deux millions mais leur influence dans les médias, dans les partis politiques, les services publics à commencer par l’Éducation « nationale », dans les syndicats ou le milieu associatif dépasse largement leur puissance numérique réelle mais limitée.
l'A : On retrouve tout au long de votre démonstration une analyse presque tocquevillienne de l’anesthésie d’un peuple par les mécanismes qui résultent des « siècles démocratiques ». Pouvez-vous préciser ce point ?
AT :Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville a cette intuition géniale que « L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent. […] Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans cesse du néant, d’autres y retombent sans cesse, et toutes celles qui demeurent changent de face ; la trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s’efface. On oublie aisément ceux qui vous ont précédé, et l’on n’a aucune idée de ceux qui vous suivront ». À l’heure d’Internet, de la mise en scène narcissique du « Moi » sur Twitter ou Facebook, à l’heure aussi d’une démocratie d’opinion et d’émotion, l’analyse de Tocqueville est une étonnante/inquiétante actualité. La démocratie à individualisme négatif sert le projet des antinationaux : sous couvert de donner le pouvoir au peuple (qu’on a en réalité bâillonné et qu’on amuse par des hochets), ils ont en réalité atomisé le corps social en individus frustrés et en communautés hostiles les unes aux autres. L’objectif des antinationaux est de pousser l’individualisme jusqu’à son terme : que chaque individu — désormais déraciné et traînant son angoisse existentielle — se retrouve seul et comptable de son « empreinte carbone » face à un Univers désenchanté. Les corps intermédiaires, comme la famille ou la nation, doivent s’effacer devant ce tête-à-tête tragique. Le saccage de l’enseignement de l’histoire participe grandement à ce travail de déracinement.
l'A : Vous accordez effectivement une place prépondérante à l’École et surtout à l’enseignement de l’histoire. Comment vous-même et les professeurs d’histoire apprécient-ils les dernières réformes des programmes du collège et du lycée ?
AT :Globalement, on ne peut que déplorer la façon opaque dont sont fabriqués les programmes : de soi-disant experts se réunissent et imposent sans aucune concertation leur vision alors même qu’ils ne connaissent absolument rien aux élèves. Les programmes sont bien trop lourds, bien trop décousus et présupposent des acquis que les élèves n’ont pas. Mais il y a plus grave. Les nouveaux programmes d’histoire se font les complices du déracinement des Français au profit des pressions communautaristes : ainsi, au collège, Clovis et Charles Martel sont les victimes toutes trouvées du lobby musulman ; Louis XIV et Napoléon sont relégués comme des parias en queue de programme ou en étude optionnelle. Il faut faire place nette à l’étude des royaumes et empires africains : Ouagadou, Mali, Bornou, Kongo ou Monomotapa, de quoi sans doute satisfaire la communauté malienne et renforcer l’identité africaine des Français2. Au lycée, en série Sciences et technologies de la santé et du social, l’étude de la négritude est censée intéresser les lycéens noirs, nombreux il est vrai dans cette série. L’Éducation « nationale » a donc accordé autant d’importance (7 heures 30) à l’Afrique subsaharienne, à la négritude et Léopold Sédar Senghor ou à… la guerre du Biafra qu’à l’histoire de la France qui doit en plus être abordée, au choix, par Mai 68 (cela ne s’invente pas) ou la « télévision des années 1950 à la fin des années 1980 »3. En classe de Première générale, toute forme de chronologie a été bannie du nouveau programme d’histoire dans un méli-mélo inextricable afin d’accélérer le processus amnésique des jeunes Français. Par exemple, les régimes totalitaires sont étudiés après la Seconde Guerre mondiale ! Le Second Empire a été purement supprimé des programmes et remplacé par une étude sur l’immigration et la société française dans laquelle le professeur est censé dire à ses élèves que les immigrés ont apporté beaucoup à la France, mais que les Français n’ont pas été gentils avec eux. Terminer par la conclusion que nous sommes tous des immigrés et des métis est bien venue et sera appréciée en cas d’inspection. La Seconde Guerre mondiale est pratiquement réduite au génocide des juifs et des Tziganes, comme si les faits militaires étaient devenus un détail de l’histoire. Les anciens combattants apprécieront. Sans doute pour mieux faire aimer la France aux immigrés africains, la colonisation est essentiellement centrée sur le partage de l’Afrique et la décolonisation se résume à la guerre d’Algérie4. En Terminale ES (l’histoire ayant été supprimée en série S…), les programmes qui entreront en vigueur en septembre 2012 dépassent l’entendement : les quatre thèmes étudiés n’ont aucun rapport entre eux. L’élève devra passer de l’étude de la vieille ville de Jérusalem au syndicalisme allemand depuis 1875 en passant par la Chine depuis 1919 et la gouvernance économique mondiale depuis 1944 !
L’enseignement de l’histoire est devenu un enseignement du mépris de la France. On est aux antipodes du roman national de Lavisse, véritable « évangile » républicain, patriotique et fédérateur. C’est ainsi que la logique des taupes, de la sape et de l’éclatement l’emporte sournoisement mais sûrement sur la logique nationale. Qu’on se le dise : l’École ne prépare plus à une citoyenneté nationale, positive, cohérente et harmonieuse mais à une « citoyenneté » éclatée, haineuse et revendicatrice. Dans un rapport alarmant sur le communautarisme à l’École rendu à l’automne 2010, le Haut Conseil à l’intégration déplore l’abandon du « roman national » et propose de redonner à l’enseignement de l’histoire sa place de « fabrique de la nation ». « L’espace scolaire, estime aussi le HCI, est fortement exposé aux tensions ethno-culturelles. L’École donne des signes de souffrance. Elle est aujourd’hui le lieu de revendications nouvelles qui ressortent de l’expression du communautarisme, d’une identité religieuse [comprendre l’islam], voire au rejet de la culture et des valeurs de la République française ».
l'A : Pourquoi, selon vous, les professeurs d’histoire n’ont-ils pas manifesté pour contester ces programmes abscons ?
AT :Les programmes sont concoctés par l’Inspection qui note aussi les professeurs. La contestation est très dangereuse car les professeurs savent qu’en France, d’une façon générale, la liberté d’expression est de plus en plus théorique. Ceci pose d’ailleurs la question de la notation des professeurs que le gouvernement veut, à juste titre, réformer. Malheureusement, ce qu’il propose n’est pas satisfaisant, mais c’est un autre débat. Enfin, les professeurs d’histoire, comme les autres, sont dans l’expectative et la précarisation de leur statut social (ils ont perdu 25 % de pouvoir d’achat relatif depuis 1981) ne les incite guère à faire du bruit…Il y a tout lieu de croire que tout cela est lié et voulu : la nomenklatura antinationale n’a pas intérêt à la véritable instruction du peuple.
l'A : Avez-vous d’autres projets en préparation ?
AT :Oui, je mène deux projets de publication en ce moment : l’un concernera précisément l’École et l’autre sera un programme de 200 propositions d’action destiné au prochain président de la République car, ce qui est certain, c’est que les programmes des deux « principaux candidats » ne sont pas du tout à la hauteur des enjeux.
Propos recueillis par Jean-Marie Dumet,
pour lAcropole.info
1 Jean RASPAIL, Le Camp des Saints,
Paris, Robert Laffont, 2010 (première édition 1973), 392 p.
2 À ce sujet, Max Gallo a déclaré sur Europe 1, en
août 2010, qu’une « société amnésique n’a pas de valeurs ». L’historien s’était déjà élevé contre la suppression de l’histoire en Terminale S. En Angleterre, Nick Gibb, le
secrétaire d’État aux écoles, effaré par l’ignorance « déprimante » des jeunes Britanniques, entend au contraire remettre d’urgence l’accent sur l’histoire
anglaise.
3 Bulletin officiel de l’Éducation nationale, n°31, 6 septembre 2007.
4 Bulletin officiel spécial de l’Éducation nationale, n°9, 30 septembre 2010.