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« Vive l’Algérie française ! »
C’est, comme le titre l’indique, à une “tragédie dissimulée”, celle qui se déroula à Oran, le 5 juillet 1962, que Jean Monneret, l’historien bien connu de nos lecteurs, spécialiste de l’Algérie, consacre son dernier ouvrage, sobrement sous-titré “Document” [1].
Pourquoi “dissimulée” ? Parce que comme l’auteur le rappelle d’emblée, « l’Algérie devenue indépendante, on jeta le manteau de Noë sur les exactions qui précédèrent, accompagnèrent et suivirent cet événement censé apporter la paix. » Précisément, le 5 juillet, c’est le jour de la proclamation officielle de l’indépendance de ces trois départements français, conquis à juste titre pour rétablir la libre circulation en Méditerranée par nos deux derniers rois, Charles X et Louis-Philippe, puis mis en valeur par les régimes successifs que connus la France, avant qu’une quatrième république impuissante devant une révolution mondiale encouragée par l’Union soviétique... et les Etats-Unis, et une cinquième d’imposture, ne les bradent.
C’est à une véritable enquête sur l’enlèvement et le massacre effroyable de centaines d’Européens, commis sous la direction de l’Armée de libération nationale et du Front de libération nationale pour fêter l’indépendance à leur manière, que nous invite l’historien. Après avoir présenté la situation générale dans l’Oranie à la veille de l’indépendance, et rappelé que les enlèvements commencèrent les accords d’Evian à peine signés, c’est heure par heure que Jean Monneret nous fait assister à la tragique journée, s’appuyant sur des documents inédits (archives militaires, documents internes de la Croix-Rouge, témoignages de survivants). Une légitime colère prend le lecteur. Du dégoût, aussi, devant la passivité des troupes françaises qui, sur l’ordre du pouvoir gaulliste, sont restées l’arme au pied. Jean Monneret donne quelques noms de militaires qui, en désobéissant, sauvèrent l’honneur de l’armée : « Tous ont agi au péril de leur vie et ils ont sauvé des dizaines, parfois des centaines, de leurs compatriotes. » L’exode s’ensuivit.
Avec ce livre, Jean Monneret gagne la bataille de la mémoire. Historien sérieux, qui refuse de se laisser conduire par la passion, s’il reconnaît qu’on ne pourra certainement jamais connaître le nombre exact de tués et de disparus, son honneur est de refuser toute exagération. Comment ne pas mettre en parallèle cette intégrité intellectuelle sur un vrai massacre, par rapport aux légendes numériques fabriquées par les porteurs de valises et leurs chiens de garde sur le faux massacre parisien du 11 octobre 1961 ?
Des annexes et une liste des sigles complètent heureusement ce document indispensable à la compréhension d’une des pages les plus sombres de notre histoire.
Vive l’Algérie française ! [2] : tel est le “coup de colère” — c’est le titre de la collection — que poussent Robert Ménard et Thierry Rolando, dans un texte bref et incisif (30 pages) — Robert Ménard avait déjà publié chez le même éditeur un Vive Le Pen !, qui lui avait valu son renvoi de RTL. Tous deux pieds-noirs et fiers de l’être — pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? —, tous deux “rapatriés” en 1962, le premier à neuf ans, le second à trois, ils dénoncent, avec force arguments et faits la falsification dont font l’objet non seulement la guerre d’Algérie mais plus généralement la présence française en Afrique du Nord depuis des décennies en raison de la dictature intellectuelle d’une gauche qui a, dès l’origine, choisi le camp des terroristes du FLN pour en être les porteurs de valises — et cela continue. Nullement “repentants”, nos deux compères en ont « assez ! assez », à l’heure d’un triste anniversaire, « des contrevérités sur les pieds-noirs qui n’étaient pas tous des colons roulant en décapotables américaines », « des mensonges sur le bilan de la colonisation », « de ces historiens » — le très militant Stora en tête — « qui ne parlent que des membres du FLN torturés mais si peu de ceux qui ont été torturés par le FLN, des victimes de l’OAS mais jamais des milliers de pieds-noirs disparus », « de ces pétitionnaires professionnels toujours prêts à se mobiliser pour les sans-papiers mais avares de leur signature dès qu’il s’agit des harkis », « bref assez de cette perpétuelle repentance. Alors, oui, vive l’Algérie française ! ».
D’emblée, le ton est donné. Et de dénoncer dans la foulée le double-langage de Sarkozy-le-repentant ou la lâcheté de Juppé, l’ancien ministre des affaires étrangères, qui décidément posait problème, avouant en janvier 2011 devant la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale être allé chercher auprès de Bouteflika l’ordre de célébrer cet anniversaire « dans un esprit de modération »...en France, c’est-à-dire, concluent les auteurs, « au prix de retouches, d’accommodements, de silences. » Et de rappeler que les hommes politiques d’aujourd’hui, qui, par leur veulerie (pour la droite) et leur complicité effective (pour la gauche), offrent la victoire morale au FLN, sont les dignes successeurs de ceux d’hier, là encore droite et gauche confondues, qui ont regardé avec haine ou mépris les souffrances des pieds-noirs et des harkis. Les propos, terribles, sont cités, personnalités et presse confondues : De Gaulle, Defferre, Boulin, La Croix, France Observateur (ancêtre du Nouvel Obs). Ces citations, dont certaines suffisent à déshonorer leur auteur, ne doivent pas être oubliées, mais diffusées, pour rétablir l’histoire. Nos auteurs, enfin, établissent, si besoin était, que le Parti communiste fut toujours celui du déshonneur et de la trahison, de son apogée à son agonie, aujourd’hui. Un livre écrit « pour l’idée que nous nous faisons de notre pays ».
Mentionnons pour terminer l’excellent Hors-série de la Nouvelle Revue d’Histoire consacré à « L’Algérie, histoire d’une terre tragique » [3]. Rappelant dans son éditorial, que « l’Algérie est une invention française qui doit sa relative unité à ses conquérants », Dominique Venner voit dans la résistance des Français d’Algérie « une manifestation de santé dont un pays peut tirer de la fierté et des raisons d’espérer ». Certes, il en faut, aujourd’hui, pour un peuple abruti par des décennies de repentance, humilié dans son être et en cours de remplacement. D’où, pour celui-ci, l’utilité roborative de se plonger dans ce qui fut, effectivement, une tragédie, puisque les personnages en sont par définition des héros. Héros, ceux qui mirent en valeur, souvent au prix de leur vie, une terre ingrate, héros ceux qui la défendirent, Européens et Harkis mêlés, héros les militaires qui, en désobéissant à l’imposture installée à la tête de l’Etat, sauvèrent leur honneur en refusant de trahir. Ce numéro, écrit par les historiens qui font la réputation de la NRH, fait un tour complet du sujet, des origines antiques jusqu’au bilan d’une « indépendance confisquée ». Avec, en point d’orgue, ce beau rappel d’un passage du Premier Homme d’Albert Camus, celui où un vieux colon, à qui ordre a été donné d’évacuer, détruit l’œuvre d’une dynastie de cultivateurs. Au jeune capitaine venu lui demander des explications, « l’autre lui a dit : “Jeune homme, puisque ce que nous avons fait ici est un crime, il faut l’effacer.” »
Un crime, l’Algérie française ? Ou plutôt son largage ?
François Marcilhac - AF 2843
1) Jean Monneret
- La Tragédie dissimulée, Oran, 5 juillet 1962 - Michalon, 2012, 17 euros.
2) Robert Ménard
et Thierry Rolando, Vive l’Algérie française !, Éditions Mordicus, 2012, 4,95 euros.
3) La Nouvelle
Revue d’Histoire, hors-série n° 4, printemps-été 2012, 6,90 euros.